dimanche 15 novembre 2009

Feydeau, expérience funk

Voilà un article que Laurent Bourdelas Duquenne-Vinoy, poète, écrivain et photographe a consacré à "De toute(s) pièce(s)", sur son profil Facebook.
Mais comme tout le monde n'est pas sur ce réseau, il me permet de le reproduire intégralement sur mon blog.
Alors merci à lui.


photo : Thierry Laporte

"Thomas Gornet vient de proposer, sur la scène du théâtre Expression 7, à Limoges, une expérience d’écriture et de théâtre autour de Georges Feydeau (sa vie, son œuvre). Comme toute expérience, celle-ci est risquée, pour ne pas dire « casse gueule » : ça passe ou ça casse, et on en connaît qui n’ont pas aimé. Ce n’est pas mon cas : je me suis laissé emporter par le parti pris, malgré, sans doute, des inégalités dans le jeu, tant il semble que deux comédiens tirent particulièrement leur épingle du jeu.
J’imagine que Thomas Gornet – qui a fondé en 2001 la Compagnie du Dagor – a beaucoup lu Georges Feydeau pour en arriver là, c’est-à-dire à réserver (comme en cuisine) ce qu’il estime être le plus important dans son œuvre : des mots, des répliques, des comiques de situation, des portes qui claquent, des rideaux qu’on ouvre (que diable ! Nous sommes au théâtre !), une terrible cruauté envers la bourgeoisie et ses petits arrangements avec la morale : un mari, sa maîtresse, une femme, son amant… la bonne. Combinaison source de quiproquos qui font le sel de l’œuvre de ce dramaturge qui finit fou, comme cela nous est rappelé ici (lui-même était peut-être le résultat de l’un de ces quiproquos, puisqu’on pense qu’il était le fils du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III ; lui-même encore contaminé par le mal transmis par ce genre de situations : la terrible syphilis). Fou, finalement, comme la société dont il est question – qui a peut-être moins évolué qu’on pourrait le penser. Donc, Thomas Gornet fait d’abord un vrai travail d’écriture et de réécriture, dans l’épure signifiante, jusqu’à conserver un abécédaire pertinent ou quelques répliques émergeantes du brouhaha des pièces jouées et rejouées. Finalement, c’est un regard très contemporain, dégagé de certaines conventions, qui est proposé au spectateur. Et comme l’œuvre est en partie intemporelle, elle se dégage du french cancan pour s’illustrer de standards du jazz ou de moments funk. Parce que Feydeau, c’est aussi le rythme, qui peut s’emballer, comme nous le prouve une scène jouée et rejouée dans la folie du théâtre, de la situation, de la vie. Feydeau, la folie. Une approche intéressante, peut-être même novatrice. Se souvenir de lui aussi comme de celui qui fut interné à la clinique du docteur Fouquart à Rueil, où il mourut en juin 1921.
Mais le travail de Thomas Gornet n’est pas qu’un exercice de style ou un beau montage visuel, c’est aussi une réflexion sur le théâtre et une mise en abîme. Les comédiens qui interprètent son spectacle s’interrogent en même temps sur ce qui fait le succès de Georges Feydeau et, d’une manière générale, du théâtre. De sorte que le titre, De toute(s) pièce(s), ne s’applique pas seulement à toutes les pièces de Feydeau lues par Gornet, mais aussi à toutes les pièces de théâtre, passées et à venir. Comme dans une école, comme dans un cours de théâtre (dont on peut se moquer au passage), on s’interroge sur le contenu, la manière de faire, l’ars poetica. Comment jouer ? Comment réussir à captiver le spectateur au moment même où l’on franchit le rideau rouge ? Le faire à partir de Feydeau ou de Guitry, qui visitait Georges dans sa clinique et dont il est aussi question, c’est réhabiliter, comme le font d’autres metteurs en scène contemporains, un théâtre longtemps jugé – à tort – léger. Car malgré les gambilles levées, ce que nous donnent à voir Thomas Gornet et ses comédiens, c’est la profondeur et parfois même la noirceur, dissimulées sous une apparente désinvolture que l’on croit sans conséquences, mais qui fait des ravages."


photo : Thierry Laporte

Aucun commentaire:

**thomas

**thomas