jeudi 3 juin 2010

pube

essai

En ce moment, je répète un spectacle (en comédien). Une histoire de correspondance entre deux pré-ados, Emile, québécois et Angèle, Française. Et ça donne "Emile et Angèle, correspondance" de José de Silva et Françoise Pillet.
On nous a demandé d'écrire deux lettres, comme ça.
Alors je les mets ici, comme ça.

La première, c'est Emile 11 ans qui écrit à Emile 9 ans. Et la deuxième, c'est Emile 21 ans qui écrit à Angèle 21 ans.


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Salut Émile
C’est Émile.
C’est marrant, ça.
Salut Émile, c’est Émile.
C’est bizarre de t’écrire une lettre alors que toi, c’est moi. Vraiment bizarre. Encore plus bizarre si on considère que je t’écris alors que tu n’existes plus. Donc : JE n’existe plus non plus ? Arg ! C’est vertigineux !
Alors pourquoi je t’écris ? Je sais pas. Je sais pas ce qui m’a pris. Une sorte de voix intérieure qui m’a réveillé ce matin : « Émiiiiiiiile !!! Ecris à ton toi-même de il y a deux ans !!!! »
Moi : « Ah ? Mais ? à quoi ça sert ? »
La voix intérieure : « Cogito ergo sum. Alea jacta est. »
Moi : « Ah bon. D’accord. »
Alors.
Tu as 9 ans, j’en ai 11. Aucun de nous n’a 10 ans. Moi, plus (ça me rappelle un excellent bouquin que j’ai lu il n’y a pas très longtemps) et toi, pas encore.
On tourne autour du pot.
Moi, j’ai franchi le cap. Toi, tu es juste au bord.
J’ai une avenue devant moi, un boulevard monstrueux, une sorte d’avenue Laurier en 1000 fois plus longue, et toi, tu regardes un trou noir. Et si tu te retournes, tu vois une ruelle. C’est là d’où tu viens. D’où je viens.
Dans cette ruelle, il y a tes parents. Ou plutôt, ta mère et le fantôme de ton père. Et tu espères qu’il te laisse tranquille, ce fantôme. Car, même mort, il continue à te faire diablement peur.
Eh bien, désolé, Émile, mais, foi d’Émile, deux ans plus tard, ce sera toujours pareil. Tu seras toujours réveillé par le souvenir de ses cris, par le bruit de ses chaînes qu’il traîne à longueur de nuit, et tu découvriras toujours, horrifié, au petit matin, qu’il t’a laissé des marques bleues sur le poignet. Sacré fantôme ! Je rêverais de faire carrière à Hollywood, rien que pour rencontrer Bill Murray et lui demander de venir l’aspirer, ce père en drap blanc.
Sinon, la tante est toujours dans les parages. Sauf que maintenant, tu es enfin officiellement au courant qu’elle a une copine. Je m’en doutais, remarque. À ne jamais noter les mecs qui la draguaient ouvertement… Elle est marrante, sa copine, elle mange que des légumes et ne boit que tu thé vert alors que la tante, elle, continue à ne se nourrir que de cigarettes et de café. Du coup, elle a de plus en plus la voix de Marge Simpson.
Voilà voilà.
Bon.
Je n’aime toujours pas trop parler de moi alors même à toi, c’est-à-dire à moi, j’ai du mal. Déjà, mon père, j’en avais jamais parlé à personne. C’est une grande faveur que je te fais, une marque de confiance. Prends en grand soin.
Je crois que je vais m’arrêter là.
Bonne continuation, Émile ! T’es super comme mec, ne change surtout pas !!!
Ah si. Juste un truc. Fais gaffe, la veille de tes 10 ans, tu vas fabriquer une tête de mort qui saigne avec un potiron et du ketchup. C’est une bonne idée, et qui révèle d’indéniables talents d’artiste. Mais celle de l’exploser à coups de marteau au beau milieu de la cuisine ne s’en révèlera pas une très bonne, d’idée. Ça te coûtera même très cher. Genre une privation d’Internet pendant une semaine. Choisis plutôt le jardin, pour ce genre d'expériences.
Ne me remercie pas, c’est cadeau. À charge de revanche, hein ?
D’ailleurs, si, un jour, on sait jamais, le Émile de 17 ans t’écrit une lettre, tu pourras lui dire de prendre contact avec moi ? J’aimerais bien savoir si j’aurais eu mon premier rapport sexuel à cet âge. Paraît que c’est la moyenne. Et, sous mes dehors excentriques, je n’aime rien moins tant que d’être dans la norme.
Allez salut Émile. Signé : Émile.
Ça me fait vraiment rire, ça.
Alors je recommence :
Salut Émile !
Émile.
(Émile Émile, ça fait 2000, non ?)
"




"
Salut Marie, c’est René.


Tu sais, René.
Ton correspondant québécois de il y a dix ans.
J’espère que tu te souviens de moi, ça fait longtemps.
Je t’écris pour une raison bien précise et ça n’a pas été facile de te trouver.
Je t’ai cherchée partout. Je me suis inscrit sur Copains d’avant, Trombi.com, Mespotes.fr, Alaviealamort.com… . Et j’ai recherché toute la nuit, complètement frénétique, un indice, un contact. Des Marie, il y en a des tas, en France ! Au Québec aussi, remarque. Et je crois avoir trouvé. Avec le peu que j’avais.
Peut-être que je me trompe de Marie. Tant pis.
Tu vas te demander pourquoi ? Qu’est-ce qui me prend, tout d’un coup, dix ans après ?
Ou peut-être m’as-tu tout simplement oublié ? On s’est juste écrit une année scolaire. Et il y a certainement des gens avec qui j’ai été ami pendant une année et que j’ai totalement oublié…
Mais toi, je ne t’ai pas oubliée, forcément. Tu vas voir pourquoi.
Toutes tes lettres, je les ai gardées. Tes cartes postales aussi. J’avais imprimé les mails et je les ai conservés. J’ai tout relu. Et je me souviens de notre ridicule coup de téléphone. Vraiment pas de quoi en faire un bouquin, a priori.
Et pourtant.
Ce que tu ne sais pas, ce que tu vas apprendre dans pas longtemps, dans très exactement sept mots, c’est que je me suis mis à écrire. À écrire vraiment, quoi. C’est mon métier, en fait. Et, ça y est, mon premier livre est sorti. C’est du théâtre, pour les enfants.
Et c’est nous. C’est notre correspondance. J’ai eu l’idée il y a deux ans, en rangeant des affaires qui traînaient chez ma mère. Tu sais, le genre de vieux cartons dans lesquels on a rangé nos souvenirs d’enfant et que, quand on déménage, les parents nous somment d’emporter avec nous.
Donc, c’est nous. Mais ne t’inquiète pas, j’ai pris mes dispositions. Je me suis caché derrière deux auteurs. Au lieu de me prendre un pseudo, j’en ai pris deux ! Deux précautions valent mieux qu’une. Comme ça, personne ne peut deviner que c’est une histoire vraie.
Et j’ai changé nos prénoms. Moi, c’est Émile, et toi, c’est Angèle. Ça te va, comme prénom ? (tu verras pourquoi, en lisant le livre. Pourquoi je t’ai appelée comme ça.)
Évidemment, j’ai dû reconstituer mes lettres. Mais figure-toi que j’ai une bonne mémoire et j’avais aussi quelques brouillon. Notamment celle sur Château-Rouge. Je me souviens que j’avais plus bossé que pour n’importe quelle rédaction de l’école ! Et puis, la plupart du temps, il m’a suffi de re-répondre, dix ans après, à tes lettres.
J’ai enlevé certains passages, bien sûr. Et même une lettre. Tu sais, celle que tu m’avais envoyée juste avant qu’on ne s’appelle. Ta sorte de lettre confession. Et ma réponse, je ne l’ai pas mise non plus. Peut-être que l’ensemble s’en trouve affadi, je ne sais pas. Tu me diras ce que tu en penses ?
Le livre est là, à côté de cette lettre. Il attend que tu l’ouvres et le découvres. Tu verras, il ne mord pas. Il est beaucoup moins méchant que la vraie vie.
Je t’embrasse, Marie.
René.
"

**thomas

**thomas