lundi 13 février 2012

Léo et les ruraux

J'ai joué récemment Tout contre Léo en décentralisation, dans deux petites villes d'un département français. Organisée par le conseil général, cette opération amène des spectacles dans des communes peu habituées à recevoir du spectacle vivant.
Voilà le mail que j'ai envoyé à A., la programmatrice de cette opération. J'ai essayé de rendre anonyme les personnes concernées. Car ici, l'idée n'est pas de taper sur quelqu'un (et surtout pas sur A., à qui je ne reproche rien, bien au contraire, et que j'ai eu ensuite longuement au téléphone : elle est aussi déprimée que moi de ce qui s'est passé.) mais de rendre compte d'une réalité. La mienne, en l'occurrence.


A.,

Je relis ton mail précédent (dans lequel tu me remerciais pour la représentation de Tout contre Léo à Ville A*  et me prévenait que l'accueil à Ville B* y serait sans doute moins chaleureux) et je ne peux m'empêcher de t'en envoyer un, après la représentation d'hier soir à Ville B*.
Car c'est peu de le dire que l'accueil a été moins chaleureux qu'à Ville A* ! Tu ne t'imaginais sans doute pas que "moins chaleureux" a représenté seulement 10% des soucis que l'on a rencontrés hier soir.
(je pense d'ailleurs que tu auras des nouvelles de cette représentation par B. -je ne sais pas trop qui c'est d'ailleurs, à part que c'est elle qui était chargée de l'accueil public- et qui a assisté, la pauvre, à mon agacement d'après spectacle)

Pour commencer, je voudrais que tu sois convaincue de ma grande satisfaction d'avoir participé à cette opération de décentralisation*. Mon petit discours improvisé mardi soir à Ville A* n'était pas fabriqué.
De plus, je te suis très reconnaissant de programmer des spectacles dits "difficiles" et, je le sais, tenter ensuite de convaincre des communes de les accueillir .
Enfin, je me rends bien compte que ton service* met énormément de moyens sur le tapis pour que tout se passe bien. Et c'est vrai que les gars de la technique sont supers sympas en plus d'être compétents et enthousiastes et que tout a été mis en oeuvre pour que le spectacle soit assuré dans les meilleurs conditions techniques possibles.

Donc si je t'envoie ce mail, c'est pour râler, oui (une de mes spécialités). Mais surtout auprès de la commune de Ville B* (je te charge donc de faire le relais), et, dans une petite mesure, de l'organisation du festival*.

Car si je me permets de te détailler par le menu ce qui s'est passé hier, c'est pour souligner un petit défaut dans ce système, à mon sens : l'absence d'une personne chargée des relations publiques afin d'accompagner les communes (surtout celles où l'on sait que l'accueil sera moins chaleureux...) dans la préparation et l'accueil du spectacle puis du public.

Quand on joue à Ville A*, accueillis par une association de personnes militantes de la culture, c'est du pain béni. Nul besoin de quelqu'un qui accompagne qui que ce soit puisque l'association se prend en charge toute seule et prend en charge les spectateurs. Il y a un échange, les dames de l'association écoutent nos recommandations et nous les voyons défendre le spectacle vivant auprès de leurs spectateurs et, tu y as assisté toi-même, la représentation a tout pour être magique.

Mais quand on se retrouve à Ville B*, où la personne chargée de l'accueil, en l'occurrence J. (qui, ironie de l'histoire, est relations publiques à la mairie), n'a pas pointé le bout de son nez de la journée ni de la soirée, où une autre soirée était organisée par la mairie dans une autre salle et où visiblement tout le monde se demande pourquoi CE spectacle a lieu dans CETTE salle, c'est une autre paire de manches.

Et c'est nous, la compagnie, et surtout Lucie, ma régisseuse, qui a dû tenter -"tenter", seulement, car il aurait fallu être 3 pour s'occuper de tous les problèmes en même temps- de colmater les brèches...


Pour te résumer la soirée :

B., donc, chargée de l'accueil public, arrive à 20h20 (je te rappelle que le spectacle commençait à 20h30). Elle est donc en train d'enlever son manteau quand des spectateurs décident de rentrer dans la salle alors que les portes ne sont pas "ouvertes" et que je suis en train de m'échauffer sur le plateau. Lucie les rapatrie in extremis dans le hall et c'est alors qu'elle fait la connaissance de B. qui lui lit le petit mot qu'elle compte dire avant que ça commence. Lucie essaie de lui expliquer les conditions de représentations : veiller à l'âge des enfants, n'accepter aucun retardataire, faire attention aux places "aveugles" et demander au public de couper leur portable. Mais, à 5 minutes de l'entrée public, c'est difficile de se faire comprendre.

Sur ces entre-faits, une maman arrive avec deux enfants. Deux enfants de 4-5 et 6-7 ans. C'est Lucie qui tente de lui faire comprendre qu'elle ne peut pas rentrer. Mais les arguments répétés de la maman ainsi que sa mauvaise humeur (arguments et mauvaise humeur que, après 108 représentations, nous sommes habitués à rencontrer dès qu'il s'agit de refouler un enfant trop petit) ont raison de la patience de Lucie qui laisse la maman acheter ses places.

Pendant ce temps-là, un monsieur -un membre du conseil municipal apparemment- entre dans la salle comme s'il était chez lui, dit que le maire sera sans doute en retard et qu'il rentrera sans faire de bruit. Je sais que les portes font du bruit, que de la lumière peut rentrer dans la salle et que, de toute façon, quelqu'un qui rentre dans une si petite salle dérange indéniablement l'attention des spectateurs. Il reste complètement sourd à mon refus de faire entrer qui que ce soit, surtout pendant les 10 premières minutes du spectacle, essentielles pour la suite.
Ce qui est terrible, dans ces cas là, c'est que les gens comme lui nous regardent les yeux creux, comme si on était fous avec nos exigences, alors qu'on connaît par cœur notre spectacle et les conditions optimales pour avoir une chance de l'apprécier. D'autant que Tout Contre Léo, tu le sais, nécessite une attention de tous les instants, particulièrement pour qui n'est pas habitué à assister à un spectacle où tout n'est pas représenté mais plutôt à imaginer.

Les portes s'ouvrent, les gens s'installent. Sans personne pour les encourager à se mettre dans les premiers rangs, à dire aux parents de ne pas se mettre dans le fond séparés de leurs enfants...

Sans personne car B. déchire les billets et Lucie est occupée dans le hall à discuter avec une autre famille venue avec un enfant de 5 ans.
C'est alors que je vois arriver LE correspondant de presse entrer (je les ai en général en horreur, et ce n'est pas près de s'arranger après ce coup-là). Je vois le type aller à l'avant-scène, sortir un petit appareil photo de sa poche, prendre deux photos avec flash du public côté Cour. Puis il se rend côté Jardin, tout en jetant des coups d'oeil vers moi. Là, je me dis que je vais y avoir droit, il va prendre en photo la scène (ce serait la première fois mais il faut un début à tout, me dis-je), éclairant par la même les papiers et moi sur mon tabouret. Après avoir refait deux photos du public côté Cour, il se poste devant moi et me demande -oui oui, j'écris bien : ME DEMANDE- : "Une p'tite photo, pour la presse?". Alors là, mes bras tombent, mes pieds fondent et je ferme la bouche pour ne pas sortir le flot d'insultes qui me monte dans la gorge. Me sentant comme une vache allant à l'abattoir, je mets mon visage dans mes mains, je baisse la tête, et j'attends que le type fasse la photo tant redoutée. Flash.

Une fois sa photo faite, il continue à se balader dans les allées et ses pas l'amènent dans le hall où Lucie est en train de parlementer avec le maire qui a décidé qu'il rentrerait plus tard après le début du spectacle, parce qu'il a une réunion. Le photographe se joint à la discussion et se plaint que, de nos jours, avec "les spectacles de maintenant", il ne puisse plus faire son travail, puisque lui, à chaque fois, veut faire une seule photo au début du spectacle et s'en va tout de suite après. Lucie, apprenant seulement maintenant sa présence et ses intentions, a toutes les peines du monde à lui faire comprendre le choix qui s'offre à lui : assister à l'intégralité du spectacle sans faire de photo ou rentrer chez lui tout de suite.
B. fait son discours (extrait : ""Bon. Vous avez lu le tract, c'est un thème pas très gai, hein, le sida. Donc bon. Le mois prochain, il y aura de la musique russe. Là, ça va déménager") et le spectacle commence.
Je passe sur le stress que m'a causé le fait de voir et d'entendre une personne arriver en retard, dire bonjour et rejoindre une amie en plein milieu d'un rang et je passe sous silence l'angoisse que j'avais de voir les deux enfants trop petits s'ennuyer (certes gentiment, sans faire trop de bruit), savoir que le spectacle leur passait au-dessus de la tête et prendre pitié de cette mère qui jurait ses grands dieux dans le hall que ses enfant sont intelligents et la voir pendant le spectacle essayer d'expliquer à son fils de 4 ans malade de tousser moins fort.

Mais tout cela n'aurait pas eu lieu si les spectateurs avaient senti qu'il y avait un "cadre".

A la fin du spectacle, B. m'explique qu'ici, je suis chez "les ruraux" et que je ne dois pas m'étonner du comportement du photographe (d'ailleurs elle, elle ne l'est pas) et de la maman aux enfants trop petits.
Je ne suis pas d'accord. Cela n'a rien à voir avec la ruralité. Cela aurait aussi bien pu arriver dans un gros théâtre dans une grosse ville (j'ai des exemples) et l'inverse peut se produire dans une ville aussi rurale (cf Ville A*). Si par "ruralité", on entend que dans certains endroits, "l'habitude théâtrale" n'est pas ancrée, je suis d'accord. Et c'est d'ailleurs pour cela que je suis toujours enthousiaste à participer à ce genre d'opérations de décentralisation. Mais il faut que les personnes soient accompagnées. Surtout sur un spectacle comme celui-là. Nous sommes déjà épuisés, Lucie et moi, à changer de ville chaque jour, à monter le décor dès 8h30 du matin pour jouer le soir et refaire la même chose le lendemain, on ne peut pas se sentir lâcher, abandonner dans les mains de personnes de mauvaise ET de bonne volonté mais qui n'y connaissent absolument rien à la délicatesse que requiert une représentation théâtrale.
A Ville B*, QUI a voulu acheter le spectacle? J. ? le maire? l'obscur conseiller? B. ? (qui était-elle, d'ailleurs? mystère : tout ce qu'on sait c'est qu'elle était fort sympathique et appartient à la troupe de théâtre amateur)

Le résultat de l'opération risque d'être que, avec des personnes comme moi qui ne cachent pas leur énervement, les "ruraux" aient l'impression d'avoir accueilli une équipe "parisienne", qui fait une montagne d'un rien, qui chipote sur pas grand chose et qui râle vraiment trop pour des cacahuètes. C'est bien dommage.

J'insiste sur le fait que l'âpreté et la rudesse de ce mail ne te sont pas directement et personnellement adressés. Je sais ta volonté de proposer des choses différentes à ce genre de communes et l'énergie que tu y consacres.
Mais j'espère sincèrement que cela aidera ton équipe à réfléchir à la suite, tout en sachant que cela peut être très décourageant pour toi et ton équipe d'avoir l'impression de devoir faire tout le travail à la place des communes. Car vous faites déjà l'essentiel. Et là, à Ville B*, ils ont absolument tout fait de travers.

Je t'embrasse et te dis à bientôt

Thomas

* termes changés pour éviter toute reconnaissance inutile

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**thomas

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